LA BIODIVERSITÉ, OU LA GRANDE ABSENTE DES PRÉOCCUPATIONS ÉCOLOGIQUES

Published on 09/19/2022

Article de décryptage

Faisons un rapide bilan. Combien de fois, lors des prises de parole gouvernementales sur les ambitions de l’Accord de Paris, ou lors des affichages en grande pompe des engagements environnementaux soi-disant « ambitieux » des entreprises, avons-nous entendu parler de biodiversité ? Soyons honnêtes : très rarement (ou très succinctement). C’est simple, l’urgence écologique est la plupart du temps traitée sous le prisme unique de l’impact carbone, c’est-à-dire des émissions de gaz à effet de serre – quand ce ne sont pas uniquement celles de CO2 [1]. La course à la neutralité carbone menée par tous les secteurs économiques en est un symptôme révélateur, témoin à la fois de notre refus d’admettre la diversité et l’ampleur de nos impacts (que dire des diverses pollutions causées par nos activités ? Ou des méthodes souvent colonialistes de surextraction de matières premières ?...), et de la méconnaissance générale du fonctionnement systémique du vivant. Et oui. L’empreinte de l’humanité sur la planète dépasse largement les “Tonnes équivalents CO2“ émises par l’industrie et les transports, et ne sera probablement pas réduite par l’usage massif de technologies, aussi révolutionnaires soient-elles [2]. En réalité, les enjeux écologiques touchent au cœur de notre relation à l’altérité [3] : des questionnements sur les interactions que nous entretenons avec le Vivant comme le non-Vivant, avec l’humain comme le non-humain, dans toutes leurs composantes, remettent en cause l’hypothèse de l'exceptionnalisme humain [4] et le sentiment de supériorité sur la planète et la biosphère qui l’accompagne. Ainsi, le rôle que nous croyons y jouer peut se trouver modifié, passant de celui de dépositaires de la gestion des espaces naturels à celui d’éléments pensants intégrés dans les dynamiques du système.



La biodiversité est bien plus qu’un réservoir d’espèces.

L’effondrement de la biodiversité auquel nous faisons face, et que la plupart des spécialistes appellent la sixième extinction de masse [5], est un danger tout aussi imminent, aux dynamiques concomitantes, et aux conséquences largement aussi dramatiques que le réchauffement planétaire. Nous pourrions prendre l’exemple d’un jeu de construction magnétique pour illustrer ce qui est à l’œuvre ; le vivant fonctionne comme un maillage, avec un certain nombre d’espèces piliers (les aimants sphériques), et des interactions entre ces espèces (les bâtonnets) qui jouent un rôle tout aussi crucial dans le maintien de la structure que les espèces elles-mêmes. Cette construction est dynamique, c’est-à-dire qu’elle est capable de subir des chocs, des modifications d’environnement, ou même la disparition de certaines espèces, en s’adaptant relativement vite à l’échelle des temps géologiques. Ce que l’on appelle la niche écologique [6] est rapidement occupée à nouveau, ou partagée, divisée, réorganisée.

Illustration maillage écosystème

Seulement, lorsque l’on retire 1/3 des espèces d’un coup sec, la structure ne peut que s’effondrer. Elle ne dispose pas du temps de progressivité nécessaire pour reconstruire des interactions, et tombe. Et lorsque la biodiversité s’effondre, elle ne sait pas plus se redresser seule immédiatement que nous ne pouvons la remettre en place manu militari - ce qui ne serait d’ailleurs pas un sort plus enviable.

Pensez-vous que nous ayons là un scénario dystopique qui ne serait qu’une fiction ? Ce n’est en tous cas pas l’avis de l’IPBES, qui considère que l’extinction massive actuellement observée – 1 million d’espèces animales et végétales sont actuellement menacées d’extinction – se fait à un rythme sans précédent dans l’histoire de l’humanité [7].



Alors, que faudrait-il faire pour endiguer l’extinction ?

Bien entendu, réduire les pressions que nous appliquons à la biodiversité est une priorité absolue. Par ordre d’importance décroissante, l’IPBES mentionne ainsi ;

  • l’artificialisation des sols (urbanisation, changements d’usage au détriment des prairies…),
  • la surexploitation des espaces naturels (forêts, mers…),
  • le changement climatique (augmentation globale des températures, dérèglement des cycles saisonniers, événements extrêmes plus imprévisibles et plus violents…),
  • l’insertion d’espèces exotiques qui se révèlent envahissantes,
  • les pollutions (aux plastiques, aux produits chimiques…)

sont autant de facteurs de mortalité directe des espèces et de dégradation des milieux de vie. Et bien malins ceux qui s’obstinent à financer des initiatives de reboisement en guise de compensation ; il suffira de se rappeler de la complexité des réseaux de biodiversité pour comprendre qu’il est impossible de recréer artificiellement et fidèlement des écosystèmes détruits. Etant donné qu’aucun montant financier - même colossal - ne remplacera une zone humide ou une réserve de biodiversité, cette pratique ne peut être considérée que pour les impacts réellement incompressibles (autrement dit : en cas d’absolue nécessité, à la suite d’une étude sincère sur l’utilité d’un projet [8] au regard d’un besoin fondamental).

Carte pressions cumulatives biodiversité France




Est-il possible de mesurer notre succès ?

Pour guider ces efforts, il serait de bon ton de s’appuyer sur des évaluations qui nous rendent la biodiversité palpable, perceptible, et qui, tout en lui laissant la mesure de sa complexité, créent a minima une fenêtre ouverte sur son fonctionnement. C’est le rôle que se donnent les indicateurs dans de nombreux domaines, en cherchant à documenter des réalités physiques et biologiques très complexes, pour les rendre accessibles au plus grand nombre. Ce modèle, qui a été la raison du succès des publications du GIEC (avec la notion de nombre de degrés de réchauffement planétaire par rapport à l’ère préindustrielle [9]), contribue à l’intégration de la nature dans les modèles de pensée, en rendant visibles les sous-jacents de phénomènes connus. L’indicateur est par ailleurs le langage commun des organisations pour intégrer l’information de façon méthodique au sein des systèmes de gestion ; il peut servir à rendre les acteurs redevables de leurs engagements, en construisant des obligations de résultat sur des objectifs fixés collectivement. Dès lors que l’état de la biodiversité peut être suivi aisément, le progrès ou la régression sociétale en la matière deviennent visibles. Il est alors également plus facile de mettre en place des stratégies de réduction des pressions.



On sait donc ce qu’on devrait faire… Le fait-on ?

A ce jour, personne ne niera que le secteur de la biodiversité est globalement laissé pour compte dans ce domaine, et continue de pâtir du flou que donne sa complexité. Du côté de la Stratégie Nationale Biodiversité, aucun panel sérieux d’indicateurs de suivi (c’est-à-dire qui aurait été directement et exhaustivement lié aux lignes directrices énoncées) n’a été intégré à ce jour dans les dispositifs de suivi [10]. Et les organes publics comme l’Office Français de la Biodiversité (OFB) qui disposeraient des compétences nécessaires à ce travail - et sont missionnés pour le faire - se trouvent en manque de moyens notoires [11], en plus de subir une certaine instabilité structurelle.

Quant aux rapports RSE des grandes entreprises, ils démontrent un engagement pour la protection de la biodiversité tâtonnant - quand il n’est pas inexistant. Comme le pointe le collectif Pour un réveil écologique dans ses travaux d’analyse sectorielle des démarches RSE [12], il n’existe pas, pour le moment, d’indicateur intégré d’impact sur la biodiversité qui serait reconnu et utilisé largement par les entreprises. Tout au plus, ces dernières s’engagent dans des programmes de recherche ou des initiatives telles que Act4Nature, mais les outils comme le Global Biodiversity Score (GBS) restent encore peu répandus. Si les actions existent, la plateforme RSE de FranceStratégie – une instance regroupant des acteurs économiques variés pour émettre des avis sur les sujets d’actualité - déclare que « l’enjeu de la biodiversité est rarement identifié comme un risque significatif dans les rapports RSE » [13].



Pourquoi est-il si difficile d’évaluer la biodiversité ?

Contrairement à l’acceptation simpliste, la description de la biodiversité ne se limite pas à un dénombrement d’espèces. En ces termes, ce sont aussi les populations, les tailles de populations, ou encore le nombre des individus et leur répartition géographique qui ont de l’importance. Mais se contenter de ce comptage occulte aussi la diversité génétique, ainsi que le nombre et la diversité des interactions entre les composantes de la biodiversité, y compris les éléments environnementaux tels que les habitats ou les éléments nutritifs. De même que l’on ne décrit pas une peinture uniquement avec les couleurs que l’on y voit, tout ce qui est invisible (car non matériel, ou microscopique) à l’être humain conditionne l’état et les dynamiques de biodiversité en des lieux donnés.

S’il est presque impossible de définir la biodiversité en quelques mots - ou du moins que la tâche est subjective - trouver les métriques pertinentes relève d’un travail titanesque. Selon les situations, nous pourrons préférer l’utilisation de la donnée brute (au sens de la variable d’observation), ou des indicateurs, un peu plus élaborés et avec un rôle de thermomètre de la santé des écosystèmes. Dans tous les cas, se posent plusieurs questions :

  • Le référentiel sur lequel s’appuyer. Pour une évaluation ante / post d’une situation, le producteur n’a besoin que de la donnée locale et de la durée de prélèvement, pour constater les tendances. Pour faire l’état de santé de la biodiversité, il y a en revanche nécessité de se baser sur un référentiel existant. Or, les pertes et gains observés à ce jour pour la biodiversité sont plus anciens que la première donnée dont on dispose : l’état initial, celui qui précéderait les impacts anthropiques, n’est donc plus accessible comme modèle [14].
  • L’échelle géographique de l’analyse. Si la biodiversité fait partie d’un maillage territorial complexe, qui influence réciproquement les zonages géographiques (par des mouvements de population, par des influences géologiques…), c’est avant tout sur des petites entités, appelées écosystèmes, que l’on cherche à la comprendre. Ainsi, le même état d’une population à un instant t peut être considéré bon en un lieu donné et mauvais en un autre.
  • Les liens entre une métrique et la fonctionnalité écologique des éléments décrits : à quoi servent-ils ? Qu’est-ce que leur disparition ou dysfonctionnement met en danger ? Est-il possible de définir des seuils à (ne pas) atteindre et d’en anticiper les résultats fonctionnels ?...

La liste des interrogations techniques pourrait s’étendre à l’infini, et n’est pour le moment limitée que par l’état même de notre connaissance de la biodiversité. Il va donc nous falloir nous inspirer des mathématiciens, et apprendre à intégrer la part d’inconnu (et l’inconnu de cette part) dans notre équation chiffrée de la biodiversité.



Quels sont les risques si nous ne le faisons pas ?

Nous avons parlé plus haut d’un jeu de construction magnétique, mais les conséquences de l’effondrement de la biodiversité dépassent malheureusement les pleurs d’un enfant dépité. S’il est difficile de chiffrer une évaluation prospective, les acteurs de la recherche restent alarmistes sur certains points. Pour filer Cyrano de Bergerac, le point de vue emprunté pourrait nous faire « dire bien des choses en somme » …

  • Chercheur : « Ne nous étonnons pas que la stabilité des paysages soit mise à mal, et que l’érosion, les inondations, les glissements de terrain deviennent monnaie courante. » ;
  • Peintre : « D’une nature luxuriante et pleine de vie, mes œuvres ne dessinent plus que les champs monochromatiques à perte de vue. Les oiseaux ne chantent plus dans les campagnes, je peux me débarrasser de mes couleurs. » ;
  • Médecin : « La multiplication et la gravité des épidémies est directement liée à la perte de diversité génétique, ainsi qu’à la mise en contact d’espèces (humains et nature) qui n’auraient jamais dû se rencontrer. » ;
  • Propriétaire : « J’aime mon petit bout de forêt, et je refuse qu’un entrepôt logistique vienne perturber mon calme et la tranquillité de mes sangliers, biches, chouettes... » ;
  • Industriel : « Comment maintenir mon activité lorsque toutes les ressources naturelles dont je dépends seront épuisées ? » ;
  • Agriculteur : « Qu’allons-nous devenir, lorsque notre agriculture ne pourra plus subvenir à nos besoins ? Un sol mort n’est plus productif, et compenser par des intrants est un cercle vicieux ! Sans compter que nous avons de moins en moins de pollinisateurs… » ;
  • Naturaliste : « Depuis des centaines d’années que je compte les espèces, je peux vous assurer que nous sommes en train de détruire un patrimoine inestimable. » ;
  • Analyste : « Les activités économiques dépendantes de la nature représentent 44 000 milliards de dollars ! Soit plus de la moitié du Produit intérieur brut mondial ! [15] Sans elles, c’est une crise économique sans précédent qui nous attend… » ;
  • Survivaliste : « Sans nature, point de filtre pour l’air que je respire et l’eau que je bois. Il va falloir que je me fournisse en masques à gaz. »

D’une perspective anthropocentrée (qui est peut-être la seule que nous puissions emprunter, n’étant pas encore capable de nous mettre dans la peau d’un arbre), il faut simplement retenir qu’une biodiversité réduite est un équilibre des écosystèmes qui dysfonctionne, et que cela affecte nécessairement tous les domaines et les conditions de notre survie : alimentation, santé, qualité de vie, production [16]… Tout cela, sans compter la valeur propre de la biodiversité, qui ne devrait pas nécessiter un aval humanoïde pour justifier son existence [17].



Avertissement : c’est une remise en question de notre posture qui est nécessaire.

Tout cela étant dit, il reste fondamental de rappeler la nécessité d’un doute : celui du ressenti de ce qu’il est bon de faire. En cherchant à quantifier, à évaluer l’impact de l’être humain sur la nature, nous avons en effet tendance à oublier de nous laisser porter par l’instinct. Or, nous avons tous la capacité de ressentir le changement, en utilisant plein d’indicateurs inconscients. Dans l’actualité, la recherche d’indicateurs semblerait presque se substituer aux lois de la nature, que nous essayerions de traduire dans des prismes réducteurs, nous donnant ainsi une illusion de connaissance. Or comme nous l’avons mentionné dans l’article, la part d’inconnu en ce qui concerne la biodiversité est encore (et restera possiblement) immense ; ainsi, il se pourrait que la meilleure forme de raison que nous ayons soit celle de la sensibilité [18]. Conditionnée à la reconstruction de notre lien avec notre écosystème, elle s’accompagnerait d’une attitude plus modeste, humble face à l’immensité du désastre que nous sommes en train de produire avec notre soi-disant « pragmatisme » : une forme de précaution vis-à-vis de nous-mêmes.



Caroline Mouille - Pour Un Réveil Ecologique

Bibliographie

Article (largement) inspiré du mémoire de fin d’études de Caroline Mouille "La dimension politique des indicateurs de biodiversité ; En quoi les choix de développement des indicateurs de biodiversité posent-ils et influencent-ils des actes politiques ?"

[1] Goodplanet mag’, Le piège de la focalisation sur le (seul) climat. Par Clément Jeanneau, 05/2021.

[2] France Infos. Réchauffement climatique : la technologie suffira-t-elle à régler le problème ?. Par Thomas Baïetto, 2021.

[3] Pour comprendre la notion d’altérité en écologie, voir : Béatrice Fracchiolla, Ecologie et altérité : du discours de valeurs au discours de droits chez les Verts et les Verdi. Thèse en linguistique, Université Paris III - Sorbonne Nouvelles. 2003. Chapitre 2.

[4] Pour creuser la notion d’exemptionnalisme humain, voir : William R. Catton et Riley E. Dunlap/ Un nouveau paradigme écologique pour une sociologie post-abondance. Questions de communication, Dossier Environnement, savoirs, société, 32, 2017. p. 125-152.

[5] National Geographic, La sixième extinction massive a déjà commencé. Par Nadia Drake.

[6] Pour comprendre le concept de “niche écologique”, voir : Arnaud Pocheville, La niche écologique : concepts, modèles, applications. Thèse en Sciences de la Vie et de la Santé, Ecole Normale Supérieure de Paris, 2010.

[7] IPBES, Global Assessment Report on Biodiversity and Ecosystem Services. 2019.

[8] Pour un réveil écologique, Choisir son job : se poser les bonnes questions. Voir paragraphe sur l’utilité et la finalité des activités menées (11/2019).

[9] GIEC, Réchauffement planétaire de 1,5°C. Rapport spécial sur les conséquences d’un réchauffement planétaire de 1,5°C par rapport aux niveaux pré-industriels, 2019.

[10] CGEDD, Dispositif de mise en œuvre de la stratégie nationale pour la biodiversité 2011-2020. Constats et propositions de relance. Thierry Lavoux et Alain Neveu, juillet 2015.

[11] CESE, Bilan de la loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages. Allain Bougrain Dubourg et Pascal Férey, septembre 2020. Pages 32-33.

[12] Pour un réveil écologique, Notre comparaison des engagements écologiques des entreprises secteur par secteur. Voir notes sur les grands groupes du luxe (09/2020) et sur la grande distribution alimentaire (03/2021).

[13] France Stratégie. Avis de la plateforme RSE : empreinte biodiversité des entreprises. 01/2020.

[14] Geo. À peine 3% de la surface terrestre seraient encore éxologiquement intacts. Par Émeline Férard, 2021.

[15] World Economic Forum, in collaboration with PwC. Nature risk rising: why the crisis engulfing nature matters for business and the economy. 2020.

[16] Fiction librement inspirée du : Millenium Ecosystem Assessment, Ecosystems and human well-being, Biodiversity Synthesis. World Resources Institute, 2005.

[17] Douglas Mccauley, Selling out on nature. Nature, 2006.

[18] Libération. Pour une écologie plus sensible. Tribune par Anne Atlan , socio-écologue et chercheuse au CNRS, Rémi Beau , philosophe et chercheur associé à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, François Léger , enseignant chercheur à AgroParisTech, Anne-Caroline Prévot , biologiste de la conservation au CNRS et au Muséum national d’histoire naturelle et Jacques Tassin, écologue et chercheur au Cirad. 2018.

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