L'ACTION INDIVIDUELLE NE SUFFIRA PAS

Publié le 12 jan. 2023

Article d'opinion

La crise environnementale à laquelle nous faisons face actuellement demande une transformation radicale – dans le sens étymologique du terme – de nos modes de vie, de consommation, de nos habitudes alimentaires, de notre mobilité, mais sans doute aussi un bouleversement culturel pour faire émerger de nouveaux imaginaires et la réforme de nos institutions.

Face à l’ampleur des changements à engager, les différentes sensibilités écologistes semblent souvent divisées sur la question du rôle de l’individu et de l’action individuelle face à l’urgence écologique. Dans les (rares) discussions portant sur l’écologie lors des dernières élections, on a ainsi pu voir certains politiques s’en prendre à l’ « Ecologie des Petits Pas ». Ils critiquent alors la sur-responsabilisation des individus, qui se ferait au détriment d’une réflexion plus globale sur les causes structurelles de la crise environnementale et des réponses à y apporter. Cette réflexion s’accompagne généralement de l’idée que la crise écologique ne pourra être résolue que par des transformations systémiques [1] de nos sociétés occidentales, au travers d’une redistribution du pouvoir économique et politique, et la redéfinition des indicateurs de performance qui guident l’action publique (vous trouverez bientôt une série d'articles sur les indicateurs post-PIB sur ce même blog), pour ne donner que quelques exemples ici.

Dans cet article, nous verrons sur quelles bases cette critique des gestes individuels comme solution au changement climatique est fondée. Un second article, à paraître prochainement, expliquera en complément comment le passage à l’échelle collective permet de relever certaines des difficultés auxquelles l’engagement écologique individuel se trouve confronté.

Un héritage douteux

A l’exception des précurseurs de l’écologie politique [2] – qui avaient pressenti la nécessité d’une refonte de nos modèles socio-économiques – la cause environnementale a historiquement été plutôt tournée vers l’opposition ou le soutien à tel ou tel projet (centrale nucléaire, implantation d’une usine, aires protégées…). La bataille culturelle et le jeu médiatique ont cimenté la perception publique des écologistes comme un groupe de Tree Huggers – littéralement câlineurs d’arbres – plus ou moins sympathiques. Dans la conscience collective, l’écologie est alors devenue une histoire de compostage, de sacs réutilisables et d’ours polaires tristes.

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Quoiqu’il en soit, force est de constater que la stratégie qui consiste à attendre que les citoyens se sentent tous spontanément suffisamment concernés pour « sauver la Planète » n’a pas fait ses preuves. Les 40 dernières années d’inaction climatique en sont le douloureux témoin...

Si on nous a bassiné avec des injonctions à éteindre la lumière en quittant une pièce ou à couper l’eau du robinet quand on se brosse les dents pendant des décennies, nous pouvons dénoncer l’hypocrisie de responsables politiques qui nous invitent à faire attention aux pièces-jointes dans les emails.

Le problème de ces recommandations, c’est qu’elles sont complètement à côté de la plaque ! En effet, quand bien même ces actions ont l’avantage de pouvoir être mises en œuvre facilement et à faible coût – aussi bien en euros dépensés qu’en minutes de temps perdu – leur diffusion pose deux gros problèmes.

Ordres de grandeur, au secours !

Le premier problème, c’est que ces « petits gestes pour la Planète » ne nous rapprochent pas du tout de notre objectif de société soutenable. L’écart entre les transformations nécessaires et celles engendrées par ces éco-actions est simplement abyssal. Pour commencer, étant donné l’impact limité de chaque individu sur l’environnement, il faudrait massifier ces changements de comportements pour espérer en tirer un résultat concret. Même à grands coups de sensibilisation, espérer un tel engagement, quasi-constant et soutenu par une majorité de la population en faveur de l’environnement me semble bien naïf. Mais, au-delà de l’espoir illusoire sur lequel la stratégie des écogestes semble reposer, c’est le décalage entre ces actions et les vrais enjeux de la transition écologique à l’échelle individuelle qui est exaspérant. Interrogeons les ordres de grandeur.


Burger_VS_email

L’envoi d’un e-mail avec pièce jointe d’une taille de 1 Mo correspond à l’émission de l’ordre de 10 grammes de CO2 [3]. Supposons que vous fassiez attention à limiter le nombre de pièces-jointes que vous transférez, et que vous évitiez donc l’envoi d’une pièce-jointe par jour. Sur une année, vous économisez moins de 4 kg de CO2, ce qui correspond à moins de 2 litres d’essence, ou même un seul Big Mac [4]. Concrètement, ça veut dire qu’en résistant à la tentation d’un hamburger, même une fois par an, vous en faites plus pour l’écologie que votre voisin qui trie ses e-mails et refuse d’envoyer des pièces jointes.


L’enjeu ici n’est pas de dire qu’il n’y a aucune place pour les écogestes dans une stratégie de transition écologique. Il s’agit plutôt de souligner que tous les gestes individuels ne se valent pas et qu’ils ne pourront constituer qu’une petite part de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, comme le démontre une récente étude [5].


Prends moins l’avion !
N’oublie pas le couvercle pour l’eau des pâtes !

Arrête de regarder tes vidéos en 4K !


Face à un trop-plein d’injonctions, il devient particulièrement pertinent d’interroger les ordres de grandeur pour porter un regard critique sur l’utilité réelle des gestes recommandés. Il serait aussi approprié que nos représentants comprennent que le temps n’est plus à faire des discours pour nous encourager à mettre un pull en hiver, mais plutôt qu’ils utilisent les outils dont ils disposent pour nous accompagner dans des changements d’habitudes difficiles mais nécessaires (voir notre article sur les normes sociales).

Pas de nouvelles, mauvaise nouvelle

Le sujet n’est donc pas les pièces-jointes, et on aurait presque le droit de s’insurger du fait que ce soit même un sujet de conversation, encore plus sur un plateau télévisé avec une audience de plusieurs centaines de milliers de personnes. Le fait de relayer ce type de recommandations relève quasiment de la désinformation. En effet, le principe de pertinence théorisé par Dan Sperber [6] prévoit, qu’en tant qu'auditeurs, nous partons du principe que les personnes invitées à s’exprimer publiquement sont légitimes à le faire – parce qu’il s’agit d’un membre du gouvernement par exemple –, et s’expriment pour dire des choses qui ne vont pas de soi.

Occuper l’attention d’individus ou du temps de parole médiatique pour effectuer ces recommandations suggère donc qu’éteindre la lumière est un geste important, ce qui n’est tout simplement pas le cas. Cela représente un formidable coût d’opportunité puisque ce temps médiatique et les efforts des individus qui pensent à éteindre la lumière auraient pu être utilisés à meilleur escient. De plus, la focalisation sur ces écogestes peut facilement servir aux adeptes du whataboutisme à justifier leur passivité : « pourquoi tu viens me faire la morale alors que tu continues à utiliser des rasoirs jetables ? » En donnant l’illusion du devoir accompli avec la Bonne Action du jour, les écogestes s’apparentent à une forme de masturbation morale. S’ils ont au moins le bénéfice de construire une association entre sentiments positifs et l’écologie, ils ont tendance à éclipser les questions systémiques.

En bref, nous avons une responsabilité d’être particulièrement exigeants vis-à-vis des choix éditoriaux des médias et de la parole politique en essayant de toujours y opposer un regard critique.

Un problème d’information...

Pour la majorité des citoyens, le fait de perdre son temps sur des actions qui n’ont presque aucune influence sur leur empreinte environnementale s’explique avant tout par une mauvaise compréhension des ordres de grandeur, des facteurs de dégradation environnementale dans nos modes de vie et de biais comportementaux tels que la dissonance cognitive ; et non pas un égoïsme crasse ou une méchanceté intrinsèque. Cela prouve, par-dessus tout, la nécessité qu’il y a à former toutes les catégories de la population aux enjeux écologiques, et notamment nos responsables politiques et les décideurs du secteur privé.

En effet, non seulement les questions écologiques sont elles complexes mais les conclusions des experts dans les domaines concernés par l’urgence écologique vont souvent à l’encontre de nos espoirs et nos croyances [7]. Il faut donc beaucoup de temps et d’effort pour former toute une population à ces nouveaux enjeux, surtout en l’absence de solutions systémiques telles que l’intégration des thématiques environnementales dans les programmes scolaires (voir notre plaidoyer sur le sujet).

Cela devient encore plus difficile quand on prend en compte le formidable pouvoir d’influence auquel les entreprises ont accès à travers la publicité, du fait de leur manne d’argent. Difficile pour la société civile de se saisir de nouveaux enjeux au travers de documentaires, de livres lorsque ces efforts peuvent facilement être compensés par l’achat de publicité ou des activités de lobby professionnel, face auxquels la société civile est largement désavantagée dans l’accès à ses représentants politiques.

...mais pas pour tout le monde

Si pour les individus, la passivité face aux défis environnementaux peut s’expliquer par une mauvaise connaissance et compréhension d’enjeux parfois complexes, les motivations d’autres acteurs dans la promotion d’une vision individualisante de l’écologie méritent d’être questionnées. On pourra par exemple s’interroger sur le fait que British Petroleum (BP), une des plus grandes compagnies pétrolières au niveau mondial (responsable, par ailleurs, de l’incident sur la plateforme offshore DeepWater Horizon dans le Golfe du Mexique [8]) ait activement contribué à la diffusion du concept d’empreinte carbone [9-10] . En tout cas, il est saisissant de remarquer à quel point le concept d’empreinte carbone – aussi informatif soit-il – contribue à désolidariser les individus et les rend entièrement « coupables » de leurs émissions. De manière implicite, cette façon de calculer et de visualiser les émissions carbone cadre le débat et les actions envisageables pour lutter contre le réchauffement climatique. Si chacun est entièrement responsable de ses émissions et qu’il y a trop de CO2 dans l’atmosphère, c’est que les gens ne font pas assez d’efforts !

Tous addicts aux énergies fossiles ?

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La stratégie n’est pas sans rappeler celle qui a longtemps été utilisée dans la lutte contre la drogue : les personnes qui souffrent d’addiction seraient de faible caractère. La solution consisterait à humilier et à marginaliser ces personnes pour les mauvais choix qu’elles ont fait. Avec le temps, on s’est rendu compte qu’il est beaucoup plus efficace de traiter les utilisateurs comme des victimes et de poursuivre et punir les dealers, qui sont ceux qui profitent réellement de la drogue [11].

En tout cas, il est clair que les compagnies gazo-pétrolières, même si elles utilisent finalement assez peu de combustibles fossiles dans leurs opérations, portent une responsabilité importante dans les émissions carbone mondiales. Le concept d’empreinte carbone, qui rejette la responsabilité sur le consommateur final, a pu les aider à se déresponsabiliser.

Mais la faute à qui alors ?

Se pose alors l’épineuse question du partage de la responsabilité des émissions de Gaz à Effet de Serre. Si celle-ci ne peut pas être entièrement rejetée sur le dos de choix individuels, les individus ne peuvent pas s’en dédouaner totalement non plus. On ne peut plus se contenter d’une société où il suffit de ne pas faire de mal aux autres (alors que notre société fait déjà beaucoup de mal sur lequel nous fermons les yeux - délocalisation de la pollution, esclavage moderne, cruauté envers les animaux et la Nature, recul de certaines libertés, etc.). Nous avons à être plus exigeants vis-à-vis de nous-mêmes et de ceux qui nous entourent : aider les autres quand on le peut est un devoir.

Malheureusement, prier pour que nous devenions collectivement plus exigeants du point de vue de la morale semble aussi douteux qu’espérer résoudre la crise écologique à coup d’écogestes. La moralisation n’est pas forcément une bonne stratégie pour persuader les autres. Nous sommes pétris de biais cognitifs qui nous empêchent de voir la réalité en face lorsqu’elle est désagréable ou qu’elle remet en cause des éléments qui nous constituent. Et si l’on veut réussir le défi de la transition vers des modes de vie soutenables, il va falloir tracter ceux qui nous entourent. Couper les ponts avec des proches qui ne font manifestement rien pour l’écologie, c’est se réfugier dans la facilité et l’autosatisfaction d’une supériorité morale. Nous avons la responsabilité d’inviter notre entourage à nous rejoindre dans le grand projet de la transition écologique.


Marc Löning - Pour Un Réveil Ecologique

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